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Richesses des Terres Australes et Antarctiques Françaises (TAAF)

Le décret a été publié le 5 octobre 2006. Les archipels de Kerguelen et du Crozet, les îles de Saint-Paul et Amsterdam, ainsi que le domaine maritime alentour sont désormais classés en réserve naturelle. Du fait de leur éloignement, les Terres Australes et Antarctique Française (TAAF) possèdent une richesse biologique quasiment originelle qu’il devenait urgent de protéger des activités humaines.

Avec ses 700 000 hectares, la réserve naturelle des TAAF est désormais la plus grande réserve naturelle de France. Les activités commerciales et industrielles, la recherche et l’exploitation minière, les aménagements divers ainsi que l’introduction d’espèces y sont désormais interdit. La recherche scientifique, la pêche et les activités touristiques sous surveillance restent permises sauf dans la zone de « protection intégrale » où l’homme ne pénètre pas.

Un bémol persiste quant à la gestion de la réserve : elle a été confiée au Conseil Consultatif des TAAF qui est uniquement composé de représentants de l’administration française. Ni la communauté scientifique basée sur les TAAF, ni les associations de protection de la nature ne sont impliquées. En tant que comité scientifique, le Comité de l’Environnement Polaire, peut être consulté par le Conseil Consultatif, mais il n’y a pas d’obligation.

A l’époque, la Ligue Roc a fait connaître à la ministre de l’Ecologie, Madame Nelly Olin, ses inquiétudes quant à cette gestion monodirectionnelle et son souhait d’une représentation de la communauté scientifique et du monde associatif au Comité Consultatif.

La Ligue Roc reste attentive à l’évolution de ce dossier.

• Vous êtes pour notre Ligue, l'expert pour les TAAF mais qu'est ce que les TAAF ?
Les Terres Australes et Antarctiques Françaises comprennent à la fois la Terre Adélie, partie du continent antarctique revendiquée par la France, et les 3 groupes d'îles du sud de l'Océan Indien (Kerguelen grande comme la Corse, Crozet, St Paul-Amsterdam) qui sont les seuls grands territoires français d'outre-mer inhabités. L'Antarctique a donc un statut international et je suis heureux d'avoir participé dans les années 1990 comme expert français à sa mise en réserve par un moratoire de 50 ans comme "Terre de paix et de science". Aujourd'hui ce qui nous occupe, ce sont les trois groupes d'îles françaises qui sont eux sous le contrôle d'un Préfet ou d'Administrateurs Supérieurs qui jusqu'à présent ont fait respecter des règles de protection de l'environnement d'une manière responsable. Nous demandons seulement à ce que cela soit officialisé et placé sous la tutelle du Ministère de l'Ecologie et du Développement Durable car les menaces d’introductions de pestes animales et végétales par bateau sont de plus en plus fréquentes, ceci dans des écosystèmes jusqu’alors parfois complètement intacts ce qui est devenu rarissime dans le monde.


• Quelle est leur richesse en biodiversité ?
Cette faune est particulièrement bien étudiée puisqu’en l’absence d’habitants permanents, ce sont surtout les scientifiques du Muséum, des universités et des organismes publics de recherche comme le CNRS qui y travaillent sous la responsabilité de l’Institut Polaire. Des dizaines d’articles scientifiques publiés dans les revues internationales ont démontré que ces îles, bien connues des naturalistes mais peu connues de leurs propriétaires français, sont uniques au monde par la richesse de leur patrimoine naturel en qualité comme en quantité. Ainsi on y trouve 7 espèces d’albatros reproducteurs, la plus riche communauté nicheuse d’oiseaux marins au monde, 60 tonnes d’oiseaux/km2 dans l’archipel Crozet, des écosystèmes intacts ou peu perturbés; des dizaines d'espèces endémiques d’oiseaux, de plantes et d’insectes, etc…

• On vous voit parmi des oiseaux confiants: quels sentiments suscitent de tels moments ?
Ces îles sont océaniques, c'est-à-dire qu’elles ont jailli de l’océan et ont évolué sans contact avec les continents. Elles sont donc particulièrement menacées par les introductions végétales et animales, volontaires ou involontaires : un couple de rats ou de chats peut détruire en quelques années des dizaines de millions d’oiseaux marins. Mais les animaux endémiques n’ayant jamais connu de prédateurs terrestres ne craignent pas l’homme. On a l’impression en débarquant au milieu de ces animaux sauvages paradoxalement peu farouches que l’on a découvert le paradis terrestre tel que la mythologie l’a décrit. Ces îles désolées au même titre que les Galapagos recèlent donc un potentiel touristique qui sera exploité plus tard si elles parviennent intactes jusque là.

• Lors d’une audience en 2005 auprès de Mme Olin alors Ministre de l’écologie vous avez défendu le projet de réserve naturelle pourquoi ?
Je défends ce projet de mise en réserve depuis plus de 30 ans mais, en janvier 2005 à Paris à l'UNESCO, la mise en place de cette réserve dans les TAAF a été annoncée par le Président de la République lors de la Conférence internationale sur la biodiversité.

L’administration des TAAF et le Ministére de l'Outre-Mer approuvent pour la partie terrestre cette mise en réserve des 3 groupes d’îles, aucune mise en valeur n’ayant jamais pu être trouvée. La négociation porte sur la partie marine, car l’administration des TAAF craint de mettre en réserve la partie marine dont elle tire des revenus par la pêche. Or les biologistes demandent au moins la mise en réserve de la partie côtière des îles Kerguelen et Crozet.

Plus que de conflit d’intérêt, il me parait s’agir d’un malentendu car paradoxalement et à long terme, les protectionnistes et les pécheurs visent le même but: le maintien des stocks halieutiques, c'est-à-dire le développement durable de cette industrie et des populations exploitées. Il a en effet été démontré que les plateaux entourant les îles sont des zones d’écloseries et de croissance des poissons péchés très au large. Il n’y a donc pas antagonisme mais complémentarité entre la mise en réserve marine des îles et la pêche dans la Zone Economique Exclusive (ZEE). Dans la mesure où les TAAF sont enfin parvenus à venir à bout des « pirates » sous pavillon de complaisance qui écumaient la ZEE et qui déséquilibraient l’exploitation des ressources halieutiques, il serait possible d’entrer aujourd’hui dans une vision harmonieuse des relations entre mise en réserve et exploitation des ressources naturelles au moins dans cette France lointaine.

         

* Pierre Jouventin est Directeur de Recherche au CNRS. Il a été Directeur du laboratoire CNRS de Chizé pendant 13 ans et il est aujourd'hui responsable de l'équipe d'écologie comportementale au Centre d'Ecologie Fonctionnelle et Evolutive de Montpellier. Responsable de programme antarctique depuis 30 ans à l'Institut Polaire P-E Victor, il est l'un des meilleurs connaisseurs des Terres Australes et Antarctiques Françaises.